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08/03/2009

Les femmes selon Vialatte

voyage sabine 022.jpg La femme remonte à la plus haute antiquité.
Elle est coiffée d'un haut chignon. C'est elle qui reçoit le facteur, qui reprise les chaussettes, et fait le catéchisme aux enfants.
Je l'ai bien connue dans mon enfance. Sous la forme insolite de Melle Guérin. Nous étions assis sur un banc. Elle, sur une chaise en face de nous. Toute petite, toute menue, et tout de noir vêtue. Pareille à une fourmi. Une fourmi bienveillante. Avec de beaux yeux bleus et de très jolis cheveux blancs. Et un boa autour du cou. Un petit boa. Pour le grandiose. Pour la toilette et la féminité. Pour le principe et la bourgeoisie. Bref, pour la classification. Ce boa nous fascinait. Il avait des plumes noires qui se moiraient de reflets zinzolins. Nous le trouvions luxueux et incompréhensibles.
(...)
La femme se compose essentiellement d'un chignon et d'un sac à main. C'est par le sac à main qu'elle se distingue de l'homme. Il contient tout, plus un bas de rechange, des ballerines pour conduire, un parapluie Tom Pouce, le noir, le rouge, le vert et la poudre compacte, une petite lampe pour fouiller dans le sac, des choses qui brillent parce qu'elles sont dorées, un capuchon en plastique transparent, et la lettre qu'on cherchait partout depuis des semaines.
Il y a aussi, sous un mouchoir, une grosse paire de souliers de montagne. On ne s'expliquerait pas autrement la dimension des sacs à main.
(...)
Il y a des femmes qui chantent la Marseillaise, drapées dans le drapeau tricolore, d'autres qui attendent l'autobus 27 au coin du boulevard Arago ; il y en a qui rappellent leur chien; il y en a qui jouent du tambour dans "l'orchestres des Hirondelles", d'autres qui sont parents d'élèves, et d'autres qui volent des lapins. On voit par là leur infinie diversité. C'est pourquoi il est difficile de prendre une vue synthétique de la femme et d'en faire un tableau complet. Le docteur Garnier a réussi pourtant, en 1883, dans son beau traité du Mariage, à la page 196, à établir d'une façon générale que la femme a la graisse plus blanche et bien plus fine que celle de l'homme, et le genou plus gros et plus rond. Elle a également dix ans de moins. Cet âge inférieur à celui de l'homme change aussi bien moins fréquemment. Balzac pose en principe que les dix plus belles années se situent, pour la femme, entre 29 et 30 ans.
C'est au cours des grandes migrations que la femme donne sa plus belle mesure. Elle jette pêle-mêle les enfants et les sacs dans les hauts chariots à roues pleines, elle les bâche, elle attelle elle-même les chiens de traîneau. Elle fait le coup de feu contre les Peaux-Rouges. Elle rattrape, à l'étape, les juments égarées.(...)
La femme a trois sortes de chichis : les grands chichis, les moyens chichis, et enfin pas de chichis du tout.
Pour faire les grands, elle oint sa peau de substances grasses violemment colorées, elle peint son corps en guerre contre les soldats hurons. Avec des produits en franglais : l'eye-liner, le flash-back, que sais-je ? Elle se badigeonne de flash-back, elle se frictionne les omoplates à l'eye-liner. Elle va chercher du bouillon e poireau à la cuisine. Elle se fait des masques de tomate, de jaune d'oeuf et de fromage blanc. Elle laisse durcir, puis elle arrache avec les ongles. Elle se baigne dans le jus de concombre, elle se frotte les gencives avec un noyau de pêche, elle se parfume à la chlorophylle, elle se caresse avec de l'échalote, elle se gratte avec des orties. Elle se fait macérer dans la purée de fourmis.
A peine sèche, le coiffeur l'enferme au fond de sa cave. A côté de vingt-cinq autres femmes. Sur des fauteuils. Toutes immobiles. Comme des poupées. Comme des momies. Dans un drap blanc.
Spectacle du monde, Juin 1968.

22:26 Publié dans 1 texte / 1 auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : femme, mots

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