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08/11/2011

Calais - Qu'ils reposent en révolte

 

Qu’ils reposent en révolte (carnet de route)

 

de Sylvain GEORGES.

(Texte extrait du site Réseau Terra  voir ici)

 

sans-papiers

"Sylvain George est un cinéaste. Après des études de philosophie, il réalise depuis quatre ans des films-essais poétiques, politiques et expérimentaux, sur la thématique de l’immigration notamment. Son travail, influencé notamment par la pensée de Walter Benjamin, placé sous le signe du réveil et de l’émancipation, allie recherche formelle exigeante et engagement éthique.

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 Sylvain George publie des extraits de son carnet de route rédigé entre 2007 et 2010 dans le nord de la France, près de Calais, sur les terrains de l’exil et des migrations dont il rend compte et témoigne par ses films dont le dernier "Qu’il reposent en révolte (Des figures de guerres I)"...

"Depuis maintenant cinq ans je travaille sur les politiques migratoires en Europe et les mobilisations sociales qui peuvent s’y rapporter. Pour moi, les questions en rapport à l’immigration et à la figure de l’étranger sont cruciales. Ce sont des indicateurs qui permettent de mesurer l’état de nos démocraties. Au début, j’avais prévu de réaliser un court-métrage en deux parties. Au fur et à mesure que je me trouvais confronté aux réalités du terrain, que je faisais des rencontres avec des personnes, en Europe comme en Afrique, le projet s’est considérablement développé. Le film devait s’ouvrir sur la situation des personnes migrantes en transit à Calais, puis montrer un certain nombre de situations en Afrique, en Europe... J’avais initialement prévu de me rendre dans cette ville pour une durée de trois mois. Au vu des situations rencontrées et des liens tissés avec de nombreuses personnes, j’y suis finalement resté trois ans, avec des durées de séjour variables, entre juillet 2007 et Janvier 2010. La "partie Calais" s’est peu à peu "imposée" et "autonomisée" par rapport au reste du film. Elle est devenue un long-métrage à part entière : Qu’ils reposent en révolte. Un certain nombre de "fils" qui se trouvent dans ce premier film vont être développés dans le second" - Propos recueillis par Olivier Pierre pour le FID Marseille en 2010.

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 Les extraits du carnet de route de Sylvain George s’accompagnent de photos prises au cours de trois années d’allers et retours dans le monde des exilés. Ces photos, dont certaines sont reprises ci-dessous en format réduit, sont publiées par le réseau scientifique Terra dans la Collection "Expos" du Recueil Alexandries : http://www.reseau-terra.eu/article1204.html

 

Sylvain George, "Qu’ils reposent en révolte (carnet de route)", Recueil Alexandries, Collections Reflets, octobre 2011, url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article1205.html

 

BURNING FINGERS

 

15 Octobre 2007.

 

Calais. Je n’avais encore rien vu. Calais. Pour la dixième fois. Et pourtant je n’avais encore rien vu. Tous sont quasiment partis. Calais. Pour la dixième fois. Il ne reste pratiquement plus personne des gens que j’avais côtoyés ces derniers mois. A part Temesghen. Temesghen que je connais depuis cinq mois, et qui n’arrive pas à partir. Qui reste coincé. Temesghen qui reste coincé, en transit, à Calais. Temesghen que je vois fatigué, et qui doucement, se laisse envahir par la peur. Tous sont passés en Angleterre, sont repartis en Italie. Quelques uns en Suède, en Suisse… Sauf lui. Temesghen.

 

Près de la Cabina, lieu où les repas sont distribués à midi, le terrain est un champ de mines. Il témoigne de ce que l’Histoire retiendra à jamais – et nous serons là pour veiller à ce que cela soit – il témoigne de ce que le monde dans son entier sait déjà : un terrain de vieux goudron, traversé par des rails de fer qui se perdent dans les herbes folles, le sol jonché de clous, comme un tapis de fakir, une armure de mauvais rêves, le sol martyrisé, strié, cabossé ; des vêtements qui traînent, et s’empilent et s’entassent et pourrissent ; une rigole d’eau saumâtre dans un contrefort de béton, près de l’unique point d’eau, et dans laquelle croupissent de vieilles chaussures, cannettes de bières, vieux rasoirs, brosses à dents, tubes de dentifrices, cadavres de rats, restes de repas que se disputent les mouettes, sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt, avec des cris de damnées.

 

Au loin, dans le ciel, se découpe le beffroi de la mairie, comme une figure tutélaire. La mairie et son maire PC, Jackie Henin, un PC de droite - Un PC qui perdra les élections aux municipales suivantes, et se verra remplacer par l’UMP (Original à la copie ?) – Et sous cette ombre, cette figure du centre, autorité crasse, des foyers partout. Des feux.

 

C’est le camp de l’Afrique, des Erythréens, quelques Ghanéens, Camerounais… Je m’approche. Autour des feux, ils sont regroupés. Les têtes se tournent vers moi. Les regards anxieux. Beaucoup ne me connaissent pas. D’autres me reconnaissent immédiatement. Je peux rester là. Avec eux. Sans la caméra. Autour des feux. Dans les feux, je vois des tiges de fer. Je vois des fils de fer aux bouts desquels sont ficelés un clou, une vis, un morceau de métal. Je vois des barres de fer, plongés dans les braises, jusqu’à devenir rouge. Chauffées à blanc. Et puis, se faisant passer tour à tour ces instruments, je les vois, tour à tour, glisser à petits coups rapides, à intervalles réguliers, leurs doigts sur le fer, sur les vis, gris à froid, colorés à l’instant. Je vois les striures de la vis apparaîtrent peu à peu sur les doigts, marquer les doigts, tatouer les doigts de petites rainures blanches, horizontales ou verticales. A cet endroit la peau, autrefois couleurs de cuivre, devient soudainement plus claire et montre comme une multitude de codes barres sur toutes la surfaces des doigts, la paume de la main. Une odeur de chair brûlée monte en colonne. De temps à autre, le geste devient plus rapide, vif, brusque, afin d’arracher à la douleur le doigt resté trop longtemps sur le fer. La morsure est alors plus profonde, de la peau reste parfois collée… « What can we do ? what can we do ? », « Europa, Europa », « We are suffering ! ». Plus tard, des mois après, je verrais des femmes, accroupies elles-aussi autour des feux, procéder à la même opération, doucement, patiemment, avec parfois, mais très rarement, une légère grimace sur le visage ; et puis des enfants aussi, voulant imiter les grands, voulant lier leur sort à celui des grands.

 

Le système Eurodac en Europe est un fichier qui recense les empreintes digitales de l’ensemble des migrants. A celui dont les empreintes ont été prises dans tel ou tel pays de l’Union Européenne, il ne lui sera alors plus possible d’aller nulle part ailleurs. Il ne lui sera plus possible de demander l’asile dans un pays de l’Union, autre que celui où les empreintes ont été prises. Se brûler les empreintes digitales, opérations à renouveler tous les trois jours, devient la tâche quotidienne à accomplir pour celui qui veut gagner l’Angleterre.

 

Je recroise Temesghen. Temesghen que je connais depuis cinq mois et qui n’arrive pas à passer en Angleterre. Il est avec un ami. Celui-ci tient un rasoir dans sa main. Je le vois esquisser des petits gestes rapides sur ses doigts. Je le vois se couper, à petits coups rapides, la peau des doigts, à l’endroit exactes des empreintes digitales. Je le vois me regarder fixement, amusé devant mon air effaré.

 

J’entends Temesghen, Temesghen que je connais depuis cinq mois, j’entends Temesghen me dire, le visage amusé devant mon air catastrophé : « We are survivors ». Il me montre ses mains. Mains que je n’avais vues. J’aperçois une crevasse, un gouffre, sur un doigt. La chair est à vif. Un gouffre provoqué par une cigarette qui s’est trop longtemps attardée. Il s’agit là, à cet instant, de garder les yeux secs.

 

Plus tard, des mois après, j’apprendrais par Ashak, le Ghanéen, que l’on peut aussi utiliser l’acide des batteries usagées. Cela fait mal. Mais c’est très efficace. L’empreinte est définitivement effacée. Pour les autres, aux méthodes plus « communes », une fois en Angleterre, il s’agira de procéder définitivement à cet effacement. Pour cela, ils feront appel à un médecin dont tout le monde s’échange l’adresse. Il est cher. Très cher. Mais il est très bon. Avec lui, c’est sûr, la vie pourra commencer. La vie nouvelle.

 

Brûler son Corps. Brûler son identité. Il ne s’agit plus d’une image. Une image ? Se marquer au fer rouge. Une image ? Les politiques de l’immigration marquent au fer rouge les étrangers ? Il ne s’agit plus là d’une métaphore.

 

Brûler les corps. Brûler les identités. Brûler le simple fait d’être là :la vie nue.

 

A ces lignes écrites, je revois Temesghen sourire de mon air catastrophé. Temesghen que je connais depuis cinq mois. Temesghen, dont le prénom signifie : « Merci à Dieu ».

 

Ashak, lui, dira, lui qui me donna l’autorisation de filmer ses doigts en train de brûler,

 

Ashak lui, dira : « Fucking Europe ».

 

Ashak.

 

Ashak.

 

Personne ne pourra plus lui échapper."

 


 

 

 

 


 Voir plus de photos de Sylvain Georges ICI

 

 

 


 

Sylvain George (2007-2010)

 

 

 

Commentaires

Les photos sont impressionnantes pour un sujet vraiment très dur. Superbe "reportage". Belle journée.

Écrit par : tede | 09/11/2011

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