Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

30/03/2012

Même la nuit

 

C'était un grand cirque. Le capitaine me regardait, abattu. Arrête avec ces cordes. On dirait un chien, ce navire, il part et il revient. Il n'a plus de maître. Regarde-le se rouiller. Envaser sa coque, à petits flots.

Les cordes se tenaient seules, droites et fières, s'enroulaient sur le quai comme des enfants à qui on aurait donné la permission de minuit. Les cordes étaient à sec. Elles tiraient sur le flanc et le flanc ne savait où aller. Le bateau tanguait et les marins aussi, de trop de mer, de trop d'attente. Et personne pour les appeler, une dernière fois. Demander si la pêche est bonne.

Elle est mauvaise comme l'attente, ils répondraient. Et les requins. Les requins d'Hemingway, ils sont là à attendre eux aussi, ils tirent sur les flancs. Attendent, un moment de lassitude. La marée monte. La lune est épaisse dans la soupe tiède. Il faut manger, reprendre des forces. Lire les lettres des femmes,  lire leurs mots enchainés à leur île. A quand une autre trêve, un autre rêve.

Les hommes rêvent de poissons volants et de thons géants qui courent sur le pont, brillent comme des diamants, des arêtes pointues qui manquent de les harponner et de les emmener loin, sous le monde des eaux claires et blanches, de les emmener courir sous le bleu de la mer qui les regarde encore malgré le soleil qui frappe dans leurs yeux.

Le bleu les regarde.

P1100248.JPG

les nasses étaient rentrées maintenant. Toutes les voiles, les méduses. Le bateau à flot. On n'entend plus que l'eau rentrer dans la coque, doucement. Le moteur, la nuit, sans arrêt, comme une sonde qui arrête le temps. On remuait les pieds, les mains, de peur d'être enlisés pendant le sommeil. Les heures défilaient, les poissons, les marées. Le bateau se soulevait imperceptiblement.

Monter, descendre, même la nuit. Jamais s'y habituer. Même à terre, après, sentir la houle, les reflets dans les vitres qui viennent et qui s'en vont. Les cheveux hérissés vers le ciel.

 

P1100253.JPG

 

Après, c'est le déluge. Une dernière fois. Les pieds dans la flotte, jusqu'au cou, jusqu'au fond de l'abîme, s'y noyer, nager sous les eaux sombres et revenir. Revenir vers la surface. Chercher la corde, le bout de fer, l'esprit qui se réchauffe peu à peu et vient mourir, une dernière fois, dans les méandres de la rouille, là où les âmes n'ont pas de remords à renifler à vif la sempiternelle question.

Le déluge est un flux qui vient vous chercher au milieu de la nuit et vous tient enfoncé la tête dans l'eau sans réfléchir. Avaler le temps, remuer les algues au fond des cales noires qui sanglotent, allumer des bougies au milieu des marées et sortir à demi nu. Sur le quai, chercher la nuit, la sentir approcher, femme nouvelle, qui suit votre trace mouillée. Etaler ses affaires, ce qu'il en reste. Se frotter les yeux, enlever les derniers coquillages de la crinière hirsute, effacer tout. Attendre l'aurore.

 

P1100270.JPG

Rio Tagus, Sète - Mars 2012

Texte et images © SN 2012

Les commentaires sont fermés.