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31/03/2012

Autoportrait publicitaire

 

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30/03/2012

Même la nuit

 

C'était un grand cirque. Le capitaine me regardait, abattu. Arrête avec ces cordes. On dirait un chien, ce navire, il part et il revient. Il n'a plus de maître. Regarde-le se rouiller. Envaser sa coque, à petits flots.

Les cordes se tenaient seules, droites et fières, s'enroulaient sur le quai comme des enfants à qui on aurait donné la permission de minuit. Les cordes étaient à sec. Elles tiraient sur le flanc et le flanc ne savait où aller. Le bateau tanguait et les marins aussi, de trop de mer, de trop d'attente. Et personne pour les appeler, une dernière fois. Demander si la pêche est bonne.

Elle est mauvaise comme l'attente, ils répondraient. Et les requins. Les requins d'Hemingway, ils sont là à attendre eux aussi, ils tirent sur les flancs. Attendent, un moment de lassitude. La marée monte. La lune est épaisse dans la soupe tiède. Il faut manger, reprendre des forces. Lire les lettres des femmes,  lire leurs mots enchainés à leur île. A quand une autre trêve, un autre rêve.

Les hommes rêvent de poissons volants et de thons géants qui courent sur le pont, brillent comme des diamants, des arêtes pointues qui manquent de les harponner et de les emmener loin, sous le monde des eaux claires et blanches, de les emmener courir sous le bleu de la mer qui les regarde encore malgré le soleil qui frappe dans leurs yeux.

Le bleu les regarde.

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les nasses étaient rentrées maintenant. Toutes les voiles, les méduses. Le bateau à flot. On n'entend plus que l'eau rentrer dans la coque, doucement. Le moteur, la nuit, sans arrêt, comme une sonde qui arrête le temps. On remuait les pieds, les mains, de peur d'être enlisés pendant le sommeil. Les heures défilaient, les poissons, les marées. Le bateau se soulevait imperceptiblement.

Monter, descendre, même la nuit. Jamais s'y habituer. Même à terre, après, sentir la houle, les reflets dans les vitres qui viennent et qui s'en vont. Les cheveux hérissés vers le ciel.

 

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Après, c'est le déluge. Une dernière fois. Les pieds dans la flotte, jusqu'au cou, jusqu'au fond de l'abîme, s'y noyer, nager sous les eaux sombres et revenir. Revenir vers la surface. Chercher la corde, le bout de fer, l'esprit qui se réchauffe peu à peu et vient mourir, une dernière fois, dans les méandres de la rouille, là où les âmes n'ont pas de remords à renifler à vif la sempiternelle question.

Le déluge est un flux qui vient vous chercher au milieu de la nuit et vous tient enfoncé la tête dans l'eau sans réfléchir. Avaler le temps, remuer les algues au fond des cales noires qui sanglotent, allumer des bougies au milieu des marées et sortir à demi nu. Sur le quai, chercher la nuit, la sentir approcher, femme nouvelle, qui suit votre trace mouillée. Etaler ses affaires, ce qu'il en reste. Se frotter les yeux, enlever les derniers coquillages de la crinière hirsute, effacer tout. Attendre l'aurore.

 

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Rio Tagus, Sète - Mars 2012

Texte et images © SN 2012

29/03/2012

Presque pas, presque plus

 

Compter le temps qui se désagrège. Compter les heures, qui filent, compter les mots, les sons, les images. Reprendre les décors anciens. Compter les absences, lers mots de trop, en trop. Compter les remords, compter la mémoire sous le vent. Regarder les albatros, les mouettes, les goélands crier au loin. Compter la nuit, les étoiles. Compter les rides sur les visages des hommes affalés dans les coursives, sur les machines encore en route. Compter les silences du capitaine, sa manière de regarder au loin. Presque pas, presque plus. Rester là, encore. Au-delà des sanglots dans la gorge, des visiteurs de fortune qui descendent sur le quai.

Au loin la voix lente des au revoir. La houle qui fait son chemin. Un bateau passe. Ami, te souviens-tu de nos errances. Il faisait froid, il faisait jour et tu ne savais rien ce matin-là. Tu ne savais rien et pourtant je te regardais comme un nouveau jour et les astres avaient fermé leurs portes.

Te souviens-tu, ce matin-là. Comme un enfant, tu me regardais et ce sourire-là valait toutes les peines du monde.

 

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Rio Tagus, Sète - Mars 2012

texte et image © SN 2012

28/03/2012

De l'autre côté de la terre

 

La côte est loin. La côte se déshabille lentement. Les hommes sont de quart et de travers. Par le hublot, ils regardent le monde qui s'éloigne. Les mots n'ont plus de prise. Les mots s'éloignent aussi. Ceux de leurs femmes, loin, de l'autre coté de la terre. La terre s'éloigne. Les marées.

Les cordes sont distendues, les cordes ne tiennent plus, rongées par le sel, les coraux, la nuit, qui grimpent sur les fils, les morceaux de paille sèche.

Sauter par le hublot. Passer une jambe, un pied. Sauter par-dessus bord, peut-être. A cale sèche, à forêt défendue. Le bateau s'en va, la nuit. Le phare passe, une fois sur deux. L'étang approche. L'étang.

Les hommes attendent.

 

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Rio Tagus, Sète - Mars 2012

texte et photo © SN 2012

27/03/2012

Le bleu se rétrécit

 

Jeter l'ancre. Laquelle. Parcourir les rives des ports, jeter un pont, entre deux rives. Prendre un bateau.

La rouille vient, la rouille monte. Le bleu se rétrécit.

Etre au-dessus de l'eau, regarder par le hublot le bleu qui monte, la mer qui vient à petits pas ronger la coque.

C'est une mer de solitaires, de vieux loups amarrés basse. Les échelles, les coursives sont déployées. Les rires sont à quai. La brume ne vient plus. L'horizon s'éloigne doucement et les téléphones parlent dans toutes les langues.

Une nuit ne suffit plus. L'ancre est amarrée. Ils la surveillent du coin de l'oeil. Ils osent crier gare à celui qui s'approche de la coque rouillée. Attendre que les voiles sèchent, que les mots reviennent. Les matelots sont à quai. Attendent. Quoi.

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Rio Tagus, Sète - Mars 2012

Texte et photo © SN 2012

26/03/2012

A l'ancre bleue

 

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On me dit entier,

je me sens morcelé.


Extrait de l'exposition "Dans les pas de Jean Vilar" à Sète

25/03/2012

Le temps vieillit beaucoup trop vite

 

Tristesse. Antonio Tabucchi nous a quitté.

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"Et c'était cela, l'étrange fonction de l'art : arriver par hasard à des personnes prises au hasard,

parce que tout est hasard dans ce monde, et que l'art nous le rappelle :

et c'est pourquoi il nous rend mélancoliques et nous réconforte.

Il n'explique rien, comme le vent n'explique rien :

il arrive, il agite les feuilles, et les arbres restent traversés par le vent,

et le vent s'envole."


Extrait de "Vagabondage", dans Le jeu de l'envers.

24/03/2012

La fille aux bas nylon

 

S'amuser à écrire à partir de la contrainte donnée par Pierre Ménard sur son site ici.

 

Je la suis. Ses longues jambes tricotent l’esplanade. Depuis le métro tout à l’heure. De dos elle était avec ses longs cheveux châtains ébouriffés et ses boots à fourrure. Le type en face la regardait l’air de rien, ses longs cils recourbés. Dieu grec, presque un enfant. Elle est sortie sans un regard vers lui. Une fille a dit, ils sont gentils en parlant des trois gars, Samuel est le plus beau. Elle s’est retournée, la plus maquillée du groupe, le regard absent. Elle est passée devant moi, m’a frôlée, déjà ailleurs ;

Je la suis comme un toutou, à distance. Elle marche sur le gravillon de l’esplanade, droit vers les fontaines, sous les platanes encore nus. Elle prend l’ascenseur. Dans le vide il se balance et elle aussi elle se balance, d’un pied sur l’autre, les jambes fines sous le nylon noir . Je voudrais la suivre sur un pont mais il n’y a pas de pont ici, il n’y a que la mer et elle est loin. Elle tourne le dos au lez domestiqué et elle aussi, la fille ,elle tourne le dos. Arrivée en bas du Corum, elle reprend le tram aux fleurs oranges . Elle a ses écouteurs.

Je ne fais pas de bruit. Où va-t-elle. Son Bts commercial pro, ses écouteurs. Sa vie je la connais déjà. Des types sangsues qui n’osent pas s’approcher comme moi.

Un contrôleur. Je descends je perds sa trace. Une autre fille, au béret  orange constellé d’étoiles, celle au blouson rouge, la petite avec les baskets roses, la vielle avec son imper. Faire un carte avec les dates, les couleurs, les profils, à chaque rue, une histoire ; dans chaque regard une vie.

 

fille,rue,filature

texte et image © SN 2012


 

23/03/2012

Journal d'un corps


Venue de Pennac, Daniel de son prénom, hier soir à Montpellier pour présenter son dernier bébé, "Journal d'un corps", paru chez Gallimard.

Il fut admirable, émouvant, sincère et cabot, faisant rire la salle à plusieurs reprises, en évoquant la prostate, ou le collage de langue de boeufs sur une porte durant ses années de pensionnat. Lectures, et quelle lecture, à voix haute de plusieurs passages. Evocation de la boule d'énergie des nouveaux-nés, du temps qui passe et qui n'est pas le même pour tout le monde et selon les années vécues sur terre pour chacun d'entre nous.

La salle était bondée. Deux fauteuils en cuir rouge attendaient sur la scène. Il fallait faire le show institutionnel et médiatique. Je me suis dit que je n'aimerai pas être à sa place. L'auteur doit être à la hauteur, amuser l'auditoire.

Un petit homme chauve, au fond de la scène, portant bermuda et tenant à la main, même assis, un charriot de course, attendait.

Puis ce fut le rituel des autographes. Je m'y suis pliée en ayant l'impression de passer une auscultation devant le docteur.

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" 50 ans et 3 mois

Si je devais rendre ce journal public, je le destinerais d'abord aux femmes. En retour, j'aimerai lire le journal qu'une femme aurait tenu de son corps. Histoire de lever un coin du mystère; En quoi consiste le mystère ? En ceci par exemple qu'un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ces seins, et que les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l'encombrement de leur sexe."

Daniel Pennac

22/03/2012

Revoir, écouter, sourire, pluie


Savoir avant d'écrire. Avant de lire. Connaître toute l'histoire et la redécouvrir dans le livre. Le livre n'est que la retranscription de ce que l'on sait déjà, du début, du milieu, de la fin. Un ordre du monde intérieur.

Voir les parts d'enfance. Vernis qui craque.

Voir entre les interstices, voir à travers. Se mélanger aux feuilles. Respirer les écorces.

Le pinceau passe doucement sur la toile. La main veinée caresse le fusain. La main repasse plusieurs fois. Lenteur de l'image. Un homme est assis sur un petit banc de bois au ras du sol. Devant lui une feuille blanche. Il reste immobile à attendre, les yeux à demi fermés. Puis il commence à écrire l'arbre qu'il a devant lui, le grand chêne, le petit chêne vert. Silence, calme, lenteur. On suit doucement la courbe de la main. Méditation sylvestre.

Images. Yeux embués, questions, ravioles aux cèpes, japonaise à genoux qui sourit, une lampe, dehors la pluie doucement sur les pavés, un livre, demain, signature.