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27/10/2012

Le Prix Eclat du texte court - Revue Souffles

 

Une de mes nouvelles, Au delà du bleu, a obtenu le Prix Eclat du texte court 2012 décerné par l'Association des Ecrivains Méditerranéens, dans le cadre des 70e Jeux Littéraires Méditérranéens.

Le Prix Eclat du texte Court récompense un texte en prose témoignant d'une écriture inscrite dans la fulgurance.

Pour lire le texte c'est ici.

L'Association des Ecrivains Méditerranéens publie la Revue trimestrielle Souffles.

"Fenêtre sur la Méditerranée, elle est un espace poétique qui contribue aur ayonnement de la poésie en Languedoc-Roussillon, en favorisant les échanges entre les poètes à travers le monde.

Un esprit d'ouverture autant qu'un souci d'originalité et de qualité caractérisent la ligne éditoriale de la revue qui s'attache à être éclectique dans ses choix, en éditant despoètes ou des prosateurs confirmés tout en contribuant à révéler également, par le biais des prix littéraires décernés chaque année, de nouveaux talents poétiques."

05/10/2012

Les Vases communicants : L'énumération comme arme

 

Je suis très heureuse de participer pour la première fois aux Vases Communicants initiés par François Bon et Jérôme Denis depuis trois ans maintenant et qui ont pour but de créer du lien autrement. Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

J'accueille aujourd'hui l'auteur Pierre Ménard, créateur de la revue d'Ici Là et du site Liminaire, que j'avais eu la chance de rencontrer en début d'année lors d'un atelier d'écriture numérique mené à la médiathèque de Mauguio où il avait été invité.

 

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L’énumération comme arme pour dire le monde. La juxtaposition d’éléments forts, de haute gravité, ou du quotidien, et d’éléments qui tout d’un coup provoquent le rire, ou la seule légèreté. Ces visages croisés dans une journée, à peine vus déjà disparus, oubliés. S'appuyer sur l'énumération pour tenter de se les remémorer, les inventorier, comme on peut le faire de lieux où l'on a dormi par exemple, et ce que cela libère en nous de souvenirs que la langue déplie, et délivre dans la course folle des échos et correspondances entre les phrases qui s'entrechoquent les unes les autres, toujours commencer par la même proposition : celui qui, celle qui, ceux qui...

 

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Celui qui regardait droit devant lui semblait vaciller, ne pas marcher droit. Celle-là le regardait avec un air triste. Celui-ci, gilet de sécurité sur le dos, travaillait sur un chantier. Celle-là remontait la rue sur le trottoir de droite en regardant les vitrines du trottoir de gauche. 


Je souhaitais que cette longue litanie de visages en creux, s'interrompent par instant, comme on la fait en consultant un vieil album photo en s'arrêtant sur certains clichés après avoir tourné quelques pages un peu plus rapidement que les autres en les regardant d'un air distrait, un peu distant, ailleurs. Je voulais qu'ils provoquent dans leurs textes des arrêts sur image, temps suspendu, qu'ils prennent le temps de décrire le visage d'un de leurs proches plus longuement, avec attention, qu'ils s'attachent à nous le présenter en le décrivant le plus précisément possible. Ces portraits devaient s'insérer au milieu de leur énumération pour mieux en briser l’élan.

 

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Celui qui, pressé par le temps, ne s’arrête jamais de courir.

Celle qui, forte de sa petite taille, zigzague entre les passants.

Celui qui regarde au loin, perdu dans ses pensées.

Celle qui saute de joie, dans la rue, sans trop savoir pourquoi.

 

Je les écoutais lire leur texte chacun à leur tour, les visages défilaient sous mes yeux. Je les imaginais sur la scène d’un théâtre, foule et salle plongées dans le noir. L’un d’eux entre sur scène avec une lampe torche, personnage d’une pièce qu’il ne connaît pas, ses pas martèllent le plancher en bois et les rayons de sa lampe fendent l'air jusqu'à ce qu'ils croisent un peu au hasard la forme d’un visage dans la foule. Il s'avance vers lui, tournant le dos au public en dirigeant sa lampe torche sur le visage des personnes qui l’entourent, soulignant l'espace d'un instant leur présence, mise en lumière, comme soulignée dans le noir. Et dans cette foule d'inconnu, un visage sort de la pénombre, de l’anonymat, elle nous sourit, s'approche vers nous. Chacun fait un pas vers l'autre, se rapproche dans la promesse d’une danse ou d’une étreinte. Ils se regardent intensément. Les yeux dans les yeux. En silence. Tout le monde les regarde, dans le noir.

 

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Celui qui marche à grands pas comme s’il fuyait quelque chose. Ceux qui se prélassent près du fleuve, bercés par la douce chaleur du soleil. Celle qui danse en marchant. Celle qui est trop maquillée et qui avance sans hésitation. Ceux qui se tiennent la main, sans que l’on puisse distinguer s’il s’agit d’un père qui tient la main de sa fille, ou d’un couple qui se promène.


Qu'est-ce que voir ? se demande Oliver Sacks dans L'Œil de l'esprit. C'est sur la rétine de nos yeux que s'imprime la lumière, mais c'est dans la pénombre de notre cerveau que surgissent les couleurs, les mouvements, le relief et que naît leur signification, tissée d'émotions, de souvenirs et d'attentes. Nous ne sommes pas conscients des mécanismes qui rendent possible ce miracle quotidien, cette réinvention, en nous, de ce que nous appelons la réalité.


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Celle qui, visiblement dérangée, se tire sur les cheveux en répétant inlassablement « pourquoi ai-je fait ça ? ».

Celui qui, intrigué, se demande ce qu’elle a bien pu faire, avant de ne plus y songer.

Ceux qui, harassés par leur début de semaine, dorment dans les transports, quand ce n’est pas debout.

 

Il est assis à ses côtés dans le métro, ligne 5. Rien ne laisse penser qu'ils sont ensemble, en couple, juste assis l'un à côté de l'autre sur la même banquette, la proximité souterraine. Ils ne se parlent pas, ils s'ignorent silencieusement comme souvent deux voisins dans les transports en commun. Ils voyagent ensemble, chacun dans l'indifférence de l'autre. Leurs regards ne se croisent pas, mais je les observe à la dérobée. La jeune femme se met à pleurer. Ses yeux deviennent rouges. Son maquillage bleu ciel coule très légèrement, elle tente d'en limiter les dégâts, passe régulièrement le revers de son index pour endiguer les coulures, en essayant de ne pas montrer son chagrin. Son visage longtemps immobile, les yeux longtemps rivés dans le vide laissant penser qu'elle pense à quelqu'un ou quelque chose qui l'attriste. Le jeune homme à ses côtés se met à la regarder en coin, plusieurs fois de suite, très furtivement, il avance son corps  en se penchant sensiblement en avant, et tourne légèrement la tête vers la jeune femme qui ne se tourne à aucun moment vers lui, l'ignore complètement.

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Station République. Nous sommes nombreux à descendre. Le couple descend lui aussi. Mouvement de masse. Ils me précèdent. Elle s'est levée la première, elle attend juste devant lui, beaucoup de monde attend que le métro se soit arrêté. Que les portes s'ouvrent pur descendre enfin. Ils sont debout, juste devant moi, elle lui tourne le dos, il s'approche d'elle, et juste au moment où le métro arrête enfin sa course, les portes vont s'ouvrir, le jeune homme pose sa large main sur l'épaule de sa compagne, tout doucement, ce n'est pas une caresse. C'est un mot dit en silence. Un signe qui vaut tous les pardons. Tous les discours. Elle ne se retourne pas, ne réagit pas à son geste, ni acceptation, ni rejet, pas le moindre mouvement. Les portes s'ouvrent, elle suit les autres passagers et descend du wagon à leur suite. Le poids de la main du jeune homme. 

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Celle qui roule sur le macadam, valise à la main, direction d’autres chemins.

Celui qui est satisfait de lui-même, et qui le laisse voir à tout le monde.

Ceux qui ne se lèvent pas de leur strapontins quand la rame du métro est pleine.

 

Tout au long de sa vie, le photographe André Kertész n'a cessé d'expérimenter. Il a parfois recadré des images des décennies plus tard, pour faire de nouvelles oeuvres à partir d'anciens négatifs : par exemple dans son portrait d'Elisabeth, sa femme, en quatre versions différentes, toujours plus elliptiques : "A chaque nouvelle version, le cadrage est resserré pour ne plus garder qu'un morceau de visage et sa main à lui."


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Pour lire mon texte, Embroussaillement passager, aller sur le site de Pierre Ménard, Liminaire.