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04/12/2010

La "Jeanne" de Delteil

 

Hier soir, au théatre Jean Vilar

Superbe adaptation avec trouvailles de mise en scène

et texte dit de manière élouissante

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Jeanne : "Mon Dieu, je vous aime comme un morceau de viande, comme une mirabelle d'août."
 
"Jeanne, c'est l'accord de la terre et du ciel."
 
 
aller voir un site consacré à Delteil où l'on peut l'entendre parler d'amour et d'écriture (ici)

01/12/2010

Chronique des H et des Y

 

 

 

On est toujours ennuyé avec les noms en ski : Dostoïevski, Trotski, Khrouchtchev… Faut-il un i ou un y ? Avec Khrouchtchev, aucun problème. Mais avec les autres ? S'ils sont russes, il ne faut jamais d' y, s'ils sont polonais, on ne sait pas. De plus, en polonais, ils prennent le féminin. M. Leczynski, Mme Leczynska ; mais non en russe : on dit M. Dostoïevski, on ne dit pas Mme Dostoïevska; ce sont des petites choses qui peuvent aider. Une fois qu'on les sait il serait exagéré de dire qu'on connaît le russe ou le polonais, qu'on y est assis ; ce serait trop dire ; on est seulement dans la bonne direction, on a le derrière entre les bras du fauteuil.
Engageons-le plus étroitement. On trouve souvent dans les langues slaves des groupes de lettres difficiles à prononcer : Prz, Brrgrtvz, etc. Je lisais, quand j'étais enfant , Les deux nigauds de La comtesse de Ségur ; il y avait là un Polonais qui s'appelait, Dieu me pardonne, Cozrgrbrlevski, et l'homme se sent peu de chose quand il doit prononcer un tel nom d'un seul coup. Il existe également en Méditerranée des îles au nom serbo-croate : Krzn, ou Brd, ou Grk, ou quelque chose d'approchant. Ce sont des sons que le porc arrive à imiter, s'il a de la chance, quand il grommelle sur sa pâtée, parce que ses oreilles l'embarrassent (élevez du porc anglo-normand, le porc français a l'oreille trop longue, elle lui cache sa pâtée, et il ne profite pas bien) mais l'homme moyen qui n'a pas le nez bouché ? (pour le déboucher, mâchez du miel, un conseil est toujours utile). Ne vous perdez pas dans les détails, prononcez ch, ou tch, vous aurez des chances de tomber juste beaucoup plus souvent que vous ne pensez ; c'est une règle que je me suis faite, je ne m'en suis jamais trouvé mal, on est bien obligé de ses donner des lois. Et, d'ailleurs, que feriez-vous d'autre ? Quand une clarinette est bouchée, Chopin lui-même (et pourtant quel pianiste ! son nom l'indique assez), n'en tirerait aucun son.       Ou alors tournez la difficulté, employez d'habiles équivalents : au lieu de dire : « après la chute de Przemysl », dites : « après la victoire de Valmy », ce sera toujours un nom de bataille, la couleur locale sera sauvée. Au lieu de dire : « à Brno », dites : « à Perpignan », les mœurs des hommes, d'un pays à l'autre, ne sont pas tellement différentes ; soutenez ce point de vue, il est trèsjuste.
L'homme reste l'homme .


Et c'est ainsi qu'Allah est grand.

Chronique des choses grandes et magnifiques
Alexandre VIALATTE ( 1960)

24/11/2010

Quatre cent ans

 

L'amour survit aux revers de nos armes
Linceul d'amour à minuit se découd
Les diamants naissent au fond des larmes

...
Elle avait peur que la nuit fût trop claire
Elle avait peur que le vin fût grisant
Elle avait peur surtout de lui déplaire

Sur la colline où fuyaient les faisans

...
Il est des fleurs que l'on appelle pensées
J'en ai cueilli qui poussaient dans mes songes
J'en ai pour toi des couronnes tressées

...
Ils sont entrés dans la chapelle peinte
...
Quatre cents ans et je reviens leur dire
Rien n'est changé ni nos coeurs ne le sont
...
Rien ne finit jamais par des chansons

Louis Aragon

17/11/2010

La "Longue Vie" de Béatrix Beck

 

Béatrix Beck, parfaitement irrévérencieuse, un auteur(e) à découvrir ou redécouvrir :

 

" Au moment de la retraite, on nous la souhaite par imprimé officiel longue et heureuse mais tous les médias rebattent nos esgourdes ensablées de la charge écrasante que nous sommes pour notre patrie et d'ailleurs, en l'an 2000, retraites, des nèfles. Verra-t-on de croulants demandeurs d'emploi ? Peser sur nos enfants ? Il serait donc de la plus élémentaire délicatesse de clamser, plier bagage  - expression stupide puisqu'il s'agit justement d'un voyage (?) sans bagage - passer l'arme à gauche, avaler notre extrait de naissance, manger les pissenlits par la racine (il n'y a guère de pissenlits dans les cimetières bien tenus et on enterre dans les prés). Trompettes des morts : nous sommes censés embouchés ces champignons. Les cueillir nous arracherait ainsi de la bouche - enfin, des dents - notre instrument de musique. äix, mes frères : pas plus que dans les herbages, il n'est habituel d'ensevelir dans les forêts.

Aller ad patres (cette réunion posthume ne me tente pas ), rendre le dernier soupir, ou l'âme, au choix. Les gens accrochent des mots aux choses comme on enguirlande un sapin déraciné. Du doigté s'impose parmi tant de presque anonymes. Le décès est petit-bourgeois, la mort littéraire et tragique.

Assurance décès intitulée "Longue Vie". Faux jetons. Si nous nous incrustions, vous feriez faillite. En voiture, "pour notre confort", on nous installe à côté du conducteur, la place justement dite du "mort". Parfait.

"Ont la douleur de vous faire part". Si nous faire part vous est douloureux, ne nous faites pas part, masos".

 

Extrait de "Moi ou autres", nouvelles, Grasset, 1994.

quelques éléments de bio (ici). A obtenu notamment, en 1952, le prix Goncourt pour "Léon Morin prêtre".

26/10/2010

les mots de Colum Mc Cann

"Qu'est-ce qui plairait à Juanita ? Une jupe à fleurs ? Un corsage rose à franges ? Un autre modèle bleu à volants, comme celui que portait Melle Jackson ? Non.

Ce qu'il faut, pense-t-il, c'est quelque chose qui lui aille comme le ciel va à la terre. Elle mérite bien ça. Aujourd'hui est un anniversaire important _ le 9 juillet 1992. Juanita est plus belle que jamais, et elle mérite quelque chose d'exceptionnel."

Extrait d'une nouvelle,in "La rivière de l'exil".

20/03/2010

L'attrappe-coeurs ou le coeur en miettes

Lecture des mots de Salinger. Après, le coeur en miettes.

 

"Souvent, lorsqu'il fait beau, mes parents vont mettre des fleurs sur la tombe d'Allie. Je les ai accompagné deux ou trois fois et puis j'ai arrêté. D'abord ça me plait pas du tout de le voir dans ce putain de cimetière. Entourés par des types qui sont morts et sous des dalles de pierre et tout. Quand il y a du soleil ça peut encore aller, mais deux fois, oui deux fois on y était quand il s'est mis à pleuvoir. C'était horrible. Il pleuvait sur la saloperie de tombe d'Allie et il pleuvait sur l'herbe sur son ventre. Il pleuvait tout azimuts. Les gens en visite au cimetière se sont mis à courir en toute pompe vers leurs voitures. Je me sentais devenir dingue. Ces gens, ils avaient qu'à monter dans les voitures et mettre la radio et tout et puis à s'en aller diner dans un endroit agréable - tous, excepté Alllie. Et ça je pouvais pas l'admettre. Je sais bien que c'est seulement son corps qui est au cimetière et son âme est au Ciel et tout, le grand bla-bla, mais quand même je pouvais pas l'admettre. Je voudrais tellement pas qu'il soit là. Vous l'avez pas connu. Si vous l'aviez connu vous comprendriez. Passe encore quand y a du soleil mais le soleil il vient quand ça lui chante."

 

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"Il y avait bien un million de filles, assises ou debout, ici ou là, qui attendaient que leur copain se pointe. Filles croisant les jambes, filles croisant pas les jambes, filles avec des jambes du tonnerre, filles avec des jambes mochetingues, filles qui donnaient l'impression d'être extra, filles qui donnaient l'impression que si on les fréquentait ce seraient de vraies salopes. C'était comme un chouette lèche-vitrines, si vous voyez ce que je veux dire. En un sens, c'était aussi un peu triste, parce qu'on pouvait pas s'emêcher de se demander ce qui leur arriverait, à toutes ces filles. Lorsqu'elles sortiraient du collège, je veux dire. On pouvait être sûr que la plupart se marieraient avec des mecs complètement abrutis. Des mecs qu'arrêtent pas de raconter combien leur foutue voiture fait de miles au gallon. Des mecs qui se vexent comme des mômes si on leur en met plein les narines au golf, ou même à un jeu stupide comme le ping-pong. Des mecs terriblement radins. Des mecs qui lisent jamais un bouquin. Des mecs super-casse-pieds. Mais là faut que je fasse attention.Je veux dire quand je parle de certains mecs qui sont casse-pieds. Je comprends pas les mecs casse-pieds. Non, vraiment pas.

 

Voir le papier que lui a consacré Pierre Assouline lors de sa mort en janvier dernier (ici).

 

18:10 Publié dans 1 texte / 1 auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mots

18/03/2010

Couleur femme : un atelier d'écriture

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Quand une contrainte d'écriture laisse le champ libre aux mots,aux images, guidés par l'accompagnement sensible et humain de Lilian Bathelot, auteur de nombreux polars et ouvrages jeunesse.

Voir son site ici.

Pas d'écriture féministe, juste en confiance laisser les mots filer où ils doivent aller. Raconter une histoire, quelques pas en commun. Trouver, chacun, sa petite musique à soi. Les mots comme une étreinte, une écharpe satinée à porter autour du cou. Une couleur, une lumière, un feu qui brûle.

Une clarté dans la nuit.

 

Quelques mots de Lilian Bathelot, extraits de "Le rire d'Olga", éditions Métaillié, 2003 :

"Je me souris gentiment dans la glace. Mais c'est une frimouse crispée, avec une drôle de grimace qui lui tord la bouche. Je fais ce que je peux pour le prendre à la légère mais je sens bien qu'il y a un os. La voix monocorde qui estropiait les mots et la grammaire française ne plaisantait pas , c'est sûr. Cette Olga était si concentrée pour se faire comprendre qu'elle ne pouvait pas jouer, en même temps, la tremblote speedée qui dégoulinait du téléphone.

De toute façon, je devais passer la journée au bahut. C'est bien une façon de quitter la piaule, non ? J'ai tout ce temps-là pour intuiter la suite. On verra bien ce soir. Un coup d'oeil dans la glace pour voir si je ressemble à peu près à une prof de lettres. Je me retourne en levant le bras droit pour vérifier que la jupe ne remontera pas trop haut si j'ai à écrire tout en haut du tableau. Un peu juste, mais bon. J'ai mis une culotte blindée. ça fera. J'enfile les bottines sur les socquettes blanches et colle sur mon nez les binocles à monture de plastique bleu et à verres neutres qui me servent à faire le professeur. Les trois moues rituelles dans la glace de l'entrée et je claque la porte vers le bahut.

Aujourd'hui je ne serai pas à la bourre. Le patron ne va pas le croire."

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18:45 Publié dans 1 texte / 1 auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : mots

05/03/2010

Quand tu aimes, il faut partir

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Fou à pattes bleues des Galapagos
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Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

II y a l'air il y a le vent
Les montagnes l'eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre

Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends

Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t'en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l'œil
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t'aime

 

Blaise Cendrars

28/02/2010

Ô joie luisante

 

En attendant les photos prises à la French riviera et un cable qui arrive par la poste, ces quelques lignes merveilleuses de Giono, extraites de "Que ma joie demeure" :

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"C'était une nuit extraordinaire.

Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l'herbe. elles étaient en touffes avec des racines d'or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit. (...)

Le ciel tremblait comme un ciel de métal. On ne savait pas de quoi puisque tout était immobile, même le plus petit pompon d'osier. ça n'était pas le vent. C'était tout simplement le ciel qui descendait jusqu'à toucher la terre, râcler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. A près, il remontait au fond des hauteurs. (...)

Il y avait tant de lumière qu'on voyait le monde dans sa vraie vérité, non pas décharné de jour mais engraissé d'ombre et d'une couleur bien plus fine. L 'oeil s'en réjouissait. L'apparence des choses n'avait plus de cruauté mais tout racontait une histoire, tout parlait doucement aux sens. La forêt là-bas était couchée dans le tiède des combes comme une grosse pintade aux plumes luisantes.(...)


Il tournait le dos à la forêt.

Et puis, la vie, la vie et la vie. Pas malheureux, pas heureux la vie. Des fois il se disait... Mais tout de suite, au même moment, il voyait le plateau, et le ciel couché sur tout et loin, là-bas loin à travers les arbres, la respiration bleue des vallées profondes, et loin autour il imaginait le monde rouant comme un paon, avec ses mers, ses rivières, ses fleuves et ses montagnes. Et alors, il s'arrêtait dans sa pensée consolante qui était de se dire : santé, calme, la Jourdane, rien ne fait mal, ni à droite, ni à gauche pas de désir. Il s'arrêtait car il ne pouvait plus se dire : pas de désir.

Et le désir est un feu, et santé calme, et tout brûlait dans ce feu, et il ne restait plus que ce feu. Les hommes, au fond, ça n'a pas été fait pour s'engraisser à l'auge, mais ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes, s'en aller dans la curiosité, connaître.

C'est ça, connaître."

Le Centre Giono à Manosque.


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La montagne Sainte - Victoire, Paul Cézanne, 1888-1890.

 

20/01/2010

Une histoire de bleu

 

"Nous rêvons à des estuaires, des

tumultes, des ressacs, des embellies et des marées. Nous

écoutons monter en nous le chant inépuisable de la mer

qui dans nos têtes afflue puis se retire, comme revient

puis s’éloigne le curieux désir que nous avons du ciel."


Jean-Michel MaulpoixUne histoire de bleu.

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"Le bleu ne fait pas de bruit.

C'est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l'attire à soi, l'apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu'en elle il s'enfonce et se noie sans se rendre compte de rien.

Le bleu est une couleur propice à la disparition.

Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l'âme après qu'elle s'est déshabillée du corps, après qu'a giclé tout le sang et que se sont vidées les viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de ses pensées.

Indéfiniment, le bleu s'évade.

Ce n'est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l'air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l'homme que dans les cieux.

L'air que nous respirons, l'apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l'espace que nous traversons n'est rien d'autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre, tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie."

 

Jean-Michel Maulpoix

© Mercure de France, 1993