Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

14/01/2010

Pépites d'or

 

Mand met aardappels.jpeg

(Van Gogh, époque hollandaise)

 

En ce temps-là le charbon

était devenu aussi précieux

et rare que des pépites d'or

et j'écrivais dans un grenier

où la neige, en tombant par

les fentes du toit, devenait

bleue.

 

Pierre Reverdy, Plupart du temps, 1915-1922, gallimard.

12/01/2010

Voir le visage de Dieu, selon Khamissi

IMGP0736.JPG
 
"le Nil, pour les cairotes, c'est la possibilité de laver son âme, une vraie possibilité de s'enfuir du chaos total et de voir le visage de Dieu
Prendre un felouque au centre ville...
ou comment en deux minutes, vous êtes ailleurs, il y a de l'air, il n'y a aucun bruit,
et on contemple une réalité d'une beauté absolue.
Trouver un peu de paix dans cette ville d'enfer..."

Propos de l'auteur égyptien Al Khamissi à l'occasion de sa venue à Montpellier pour parler de son premier livre, "Taxi" publié en France chez Actes Sud.


02/01/2010

La terre est bleue comme une orange

 

 

 

OASIS 149 - Copie.jpg
OASIS 151 - Copie.jpg

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s'entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d'alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d'indulgence
À la croire toute nue. Les guêpes fleurissent vert
L'aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.

Paul Eluard, 1929.

23/12/2009

Aller au monde aiguiser notre faim

vielprat 031.jpg A Marcelle Delpastre

 

 

Personne, Marcelle, ne l'a dit

mieux que vous :

dans nos contrées, en guise de murs

nous avons la porte et rien

de part et d'autre.

Fermée à l'heure du repos,

du repas, de la prière,

du face à face.

Ouverte, quand le besoin nous prend

d'aller au monde aiguiser notre faim

d'absolu

dans le trivial ou la beauté.

 

Et s'il nous faut d'autres ailleurs,

c'est la femme qui prend

la porte sur son dos

et qui la plante à son idée

En plein vent, dans un arbre,

au bord d'un ruisseau.

dans le tumulte de la ville.

 

Et c'est de nouveau la maison

où faire race et laisser trace

et chanter, droits, face à l'abîme,

épaule contre épaule, à deux.

 

Yves Rouquette, Pas que la fam, la faim, seule, 1958 - 2004, éditions letras d'oc.

04/07/2009

Beyrouth endormie par M.Darwich

mahmoud-darwich.jpg

Je n'ai plus de patrie, je n'ai plus de corps.

Le bombardement se poursuit sur les cantiques de gloire et les dialogues des morts se coulant dans un sang comme lumière qui dévore une litanies de questions glacées.

Qu'est-ce que je cherche? Un trop-plein de poudre, une satiété de colère ?

Les obus pénètrent chaque pore de ma peau et ressortent comme si de rien n'était.

Quelle puissance ! Je ne ressens pas l'enfer partout répandu dans les airs tant que je l'avale à chaque respiration, tant je le respire de tout mon corps.

Je veux chanter, parfaitement, je veux chanter ce jour brûlé, je veux le chanter, inventer les mots qui feront de la langue l'acier de l'esprit, une langue capable d'abattre ces avions, ces insectes de fer brillant. Je veux chanter, inventer la langue qui me portera et que je porterai, qui témoignera et me prendra à témoin de cette force, en nous, capable de surmonter la solitude universelle.

Et m'en aller.

M'en aller pour me voir marcher d'un pas ferme, libre, y compris de moi-même, au milieu de la rue, au beau milieu de la rue. Les monstres volants hurlent autour de moi, crachent leur feu, mais je ne m'en soucie pas.

Je n'entends que le bruit de mes pas sur l'asphalte dévasté. Personne. Qu'est-ce que je cherche ? Rien. Ou peut-être est-ce l'obstination de ce défi jeté pour masquer la peur de la solitude, ou encore la crainte de périr sous les décombres qui guident mes pas et me font arpenter les rues endormies.

Je n'avais jamais vu Beyrouth endormie de ce sommeil matinal. Pour la première fois, je vois les trottoirs, rien que les trottoirs, les arbres, rien que les arbres, avec leurs troncs, leurs branches, leurs feuilles éternellement vertes.

Beyrouth est-elle belle en elle-même ? L'agitation, les paroles, la bousculade, le vacarme du commerce n'avaient jamais permis que surgisse une telle question. Beyrouth n'était pas une ville, mais une idée, un concept, un mot, une façon de dire.

009-4.jpg

 

Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l'oubli, éditions Babel.

18/06/2009

Comme le soleil à l'orient

d379b10b83b94fceb899ec5e86fba06d.jpg

Les flammes de trois bougies dansaient dans l'obscurité de la chambre.

La lumière se mêlait à l'obscurité et il y avait le goût du vin, la chaleur qui émanait de son corps. Je l'étreignis et mes sens se déployèrent, s'enracinèrent profondément. Je retrouvai l'instant primordial que je n'avais connu qu'une seule fois dans le passé.

Puis l'instant s'enfuit et je revins à elle. J'aurai voulu lui dire ce que j'éprouvai. Ah, si j'avais pu l'étreindre avec mes sentiments comme je l'étreignais avec mon corps !

C'était un rêve magique qui m'arrachait à la triste réalité quotidienne qui me broyait sans cesse dans sa poigne implacable.

Elle me dit :

- Je m'endors.

Puis elle se rapprocha :

- Je veux que tu me serres dans tes bras jusqu'à ce que le jour se lève.

J'observai son visage confiant sur lequel descendait peu à peu la quiétude du sommeil.

 

Comme le soleil à l'Orient, j'étais sûr que tu allais apparaître.

Je t'attendais. Je leurs parlais de toi et personne ne me croyait, mais j'ai supporté ma douleur et je n'ai pas un seul instant perdu espoir.

Je croyais en toi. Je croyais qu'un jour, tout à coup, tu allais poindre à l'horizon pour guérir de tes mains les blessures de la méchanceté et que ton sourire allait dissoudre les ténèbres.

1207164150.gifA ce moment-là, il ne resterait plus rien de la solitude, de la faiblesse, de la douleur, rien d'autre que d'effrayants souvenirs hérissés d'épines que je déverserais dans ton sein en te serrant dans mes bras jusqu'à ce que je me tranquillise et m'endorme.

 

 

Alaa El Aswany, J'aurai voulu être égyptien, Actes Sud, 2009, 201 p.

21:34 Publié dans 1 texte / 1 auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : egypte, mots

30/05/2009

La nouvelle échappée de Jean-Noël Blanc

IP1020123.JPG

Il est dans toutes les bonnes librairies. Une belle photo en couverture ; celle d'un gamin, de dos, à vélo sur une route de campagne.

"Mettre le nez à la fenêtre", en termes cyclistes, c'est se porter en tête du peloton en vue de s'échapper. Voilà précisément ce que fait Maurice, dit Momo, dans une grande étape de montagne du Tour de France.

Les quelques heures de cette étape, où tout un destin se joue, le lecteur les vit dans la peau de ce coureur avec ses espoirs, ses efforts, son courage".

Mais ce n'est pas qu'un roman sur le cyclisme loin de là ! C'est un roman sur l'enfance, sur les petites et les grandes déchirures du quotidien, comment on s'en sort, comment on tient le coup. Certains courent, d'autres écrivent.

C'est un roman sur l'écriture, un autre tricotage de l'effort.

A lire de jnB, un texte sur l'écriture de nouvelle : http://www.pjef.net/la-nouvelle-ou-le-visage-de-l-homme-a...

 

21:54 Publié dans 1 texte / 1 auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mots

17/05/2009

Carambouille de mots

images (2).jpg

 

"Cette obsession du mot.

Trouver le mot, la phrase juste, le bon rythme, la petite musique. Parce que le nombre de syllabes peut tout changer, un synonyme, une virgule qui se déplace...

Transmettre une idée, une émotion, un rire. ET cette chose-là, ce bricolage de mots que personne ne peut faire à ma place. C'est totalement obsessionnel et ça me réjouit. C'est physique. Tout est en action, les neurones, le sang dans les veines, les ventricules. C'est vivant ! C'est ça l'écriture.

ça vous possède et c'est extraordinaire."

Jacques Gamblin

19:12 Publié dans 1 texte / 1 auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mots

13/05/2009

Arrête ton cinéma

images.jpgJe lui ai dit, je n'aime pas quand tu fais ton cinéma.

Toi alors, elle a dit, s'il y a quelqu'un içi qui essaie de ne pas faire d'histoire, c'est bien moi.

Le cinéma, j'ai dit, c'est justement des histoires et rien d'autre. Quand elles sont sur un écran, les histoires, j'aime. Dans la vie, non. Je ne supporte pas les femmes qui font leur cinéma.

Elle s'est retournée, elle m'a regardé bien en face. Ses lèvres étaient devenues minces et elle ne donnait pas l'impression de prendre la vie à la légère.

Je ne joue pas la comédie, elle a dit. Je ne suis pas une actrice. On n'est pas dans une salle de spectacle. Il n'y a pas d'écran. Je ne fais pas de cinéma.

Elle m'a tourné le dos et elle a planté son oeil dans le miroir de la coiffeuse. Eye-flush, mascara, pinceau, eye-liner, houppette : le grand jeu.

Tu ne fais pas de cinéma, j'ai dit : tu fais ton cinéma. Ta Madame De. Tu prends ton allure de Greta Hayworth et tu voudrais qu'on y croie.

Greta Hayworth, elle a dit en ricanant. Mon pauvre vieux. Tu veux dire Rita. Ou Garbo.

J'ai souri sans répondre.

Elle a haussé une épaule, une seule, et elle a dit, n'importe comment toi et tes vieilles idoles. Toujours aussi ringard.

 

Jean-Noël Blanc

22:05 Publié dans 1 texte / 1 auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mots

26/04/2009

Rose et les sangsues

08-509568.jpgRose ne se coucha pas cette nuit là. Elle tomba assise sur son lit, n'ayant plus même la force de pleurer, tant elle était anéantie.
Elle restait inerte, ne sentant plus son corps, et l'esprit dispersé, comme si quelqu'un l'eût déchiqueté avec un de ces instruments dont se servent les cardeurs pour effilocher la laine des matelas.

Par instants seulement elle parvenait à rassembler comme des bribes de réflexions, et elle s'épouvantait à la pensée de ce qui pouvait advenir.
Ses terreurs grandirent, et chaque fois que dans le silence assoupi de la maison la grosse horloge de la cuisine battait lentement les heures, il lui venait des sueurs d'angoisse.
Sa tête se perdait, les cauchemars se succédaient, sa chandelle s'éteignit ; alors commença le délire, ce délire fuyant les gens de la campagne qui se croient frappés par un sort, un besoin fou de partir, de s'échapper, de courir devant le malheur comme un vaisseau devant la tempête.

Une chouette glapit : elle tressaillit, se dressa, passa ses mains sur sa face, dans ses cheveux, se tâta le corps comme une folle ; puis avec des allure de somnambule, elle descendit. Quand elle fut dans la cour, elle rampa pour n'être point vue par quelque goujat rôdeur, car la lune, près de disparaître, jetait une lueur claire dans les champs.09-501563.jpg

Elle filait droit devant elle, d'un trot élastique et précipité, et, de temps en temps, inconsciemment, elle jetait un cri perçant. Son ombre, démesurée, couchée sur le sol à son côté, filait avec elle, et parfois un oiseau de nuit venait tournoyer sur sa tête.
(...)
Elle aperçut une mare, une grande mare dont l'eau stagnante semblait du sang, sous les reflets rouges du jour nouveau, et elle alla, à petits pas, boitant, la main sur le coeur, tremper ses deux jambes dedans.
Elle s'assit sur une touffe d'herbe, ôta ses gros souliers pleins de poussière, défit ses bas, et enfonça ses mollets bleuis dans l'onde immobile où venaient parfois crever des bulles d'air.

Une fraîcheur délicieuse lui monta des talons jusqu'à la gorge ; et, tout à coup, pendant qu'elle regardait fixement cette mare profonde, un vertige la saisit, un désir furieux d'y plonger toute entière. Ce serait fini de souffrir là-dedans, fini pour toujours. Elle ne pensait plus à son enfant ; elle voulait la paix, le repos complet, dormir sans lin.

Alors elle se dressa, les bras levés et fit deux pas en avant. Elle enfonçait maintenant jusqu'aux cuisses, et déjà elle se précipitait, quand des piqûres ardentes aux chevilles la firent sauter en arrière, et elle poussa un cri désespéré, car depuis ses genoux jusqu'au bout de ses pieds de longues sangsues noires buvaient sa vie, se gonflaient, collées à sa chair.

Elle n'osait point y toucher et hurlait d'horreur. Ses clameurs désespérées attirèrent un paysan qui passait au loin avec sa voiture. Il arracha les sangsues une à une, comprima les plaies avec des herbes et ramena la fille dans sa carriole jusqu'à la ferme de son maître.


Petit quizz : de qui est ce texte ??

18:59 Publié dans 1 texte / 1 auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mots