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25/02/2011

Le gnou

sergi pamiès

 

"Quand le gnou est entré dans le bar, le concierge a d'abord pensé que c'était une idée du propriétaire, et il l'a laissé passé. La bête, sombre et lente, s'est placée près du comptoir en remuant la queue. Les clients firent comme s'ils n'étaient pas étonnés. Dans une boite à la mode, il était normal de tomber sur une exposition de mâchoires postiches ou sur un happening consistant à se brûler mutuellement les ongles des doigts de pied, et personne n'avait à s'étonner d'être obligé d'avoir un gnou comme compagnon de bar. C'est ce que pensait la majorité.

D'autres, au contraire, qui répétaient depuis des semaines que c'était un endroit fini, pourri et ennuyeux, trouvèrent l'idée fantastique. Ils entourèrent l'animal pour décider s'il était génial, moderne ou, tout simplement, ringard. Ils lui touchèrent le dos, d'abord craintivement, puis en s'appuyant carrément dessus. Voyant que la bête ne protestait pas et conservait un flegme tout africain, quelqu'un proposa de lui offrir un verre. Ils rirent beaucoup en imaginant quel alcool il préférait, s'il avait la gueule de bois, s'il était capable de souffler dans l'alcootest. Excités par la nouveauté, ils le tirèrent par la queue pour l'amener sur la piste.

Les danseurs l'entouraient et suivaient la scène avec un intérêt que les garçons ne se rappelaient pas avoir vu parmi la clientèle. Pour eux, un gnou était un gnou : une nouvelle extravangance du patron pour que les journaux parlent de son établissement."

 

Extrait de : Le Gnou, de Sergi Pamiès, in "On ne peut pas s'étouffer avec du vermicelle", Editeur Chambon / Le Rouergue.